Abandon de poste : nouvelle loi, présomption de démission et conséquences pour le salarié
Vous songez à ne plus vous présenter au travail pour quitter votre emploi ? Vous pensez qu’un abandon de poste vous permettra de toucher le chômage ? Attention : depuis avril 2023, les règles ont radicalement changé. La loi du 21 décembre 2022, complétée par le décret du 17 avril 2023, a créé un mécanisme inédit en droit du travail français : la présomption de démission en cas d’abandon de poste. Concrètement, si vous cessez de vous rendre au travail sans justification et que vous ne reprenez pas votre poste après mise en demeure de votre employeur, vous êtes désormais considéré comme démissionnaire. Et qui dit démission, dit pas de droit aux allocations chômage. Auron Avocat vous explique en détail ce nouveau dispositif, ses conditions, ses conséquences, et les moyens de le contester.

Qu’est-ce que l’abandon de poste ?
Une absence injustifiée et prolongée
L’abandon de poste désigne la situation dans laquelle un salarié cesse de se présenter à son travail sans autorisation de son employeur et sans fournir de justification. Il peut s’agir d’un salarié qui ne revient tout simplement plus au travail du jour au lendemain, ou d’un salarié qui, après un congé ou un arrêt maladie, ne reprend pas son poste à la date prévue.
En clair : L’abandon de poste, c’est le fait de ne plus venir travailler sans prévenir et sans avoir de raison valable. Ce n’est ni un congé, ni un arrêt maladie, ni une grève. C’est une absence pure et simple, sans aucune justification.
Il ne faut pas confondre l’abandon de poste avec d’autres situations d’absence. Un salarié en arrêt maladie, en congé autorisé, en exercice de son droit de grève ou de son droit de retrait n’est pas en situation d’abandon de poste. De même, un retard ponctuel ou une absence isolée justifiée a posteriori ne constitue pas un abandon de poste.
Un phénomène massif en France
L’abandon de poste, encore appelé absence injustifiée, est un phénomène loin d’être marginal dans le monde du travail français. Selon une étude de la Dares, au premier semestre 2022, l’abandon de poste représentait 71 % des licenciements pour faute grave ou lourde. Ces chiffres montrent à quel point la pratique était répandue avant la réforme de 2022-2023.
La raison de cette ampleur est simple à comprendre. Avant la nouvelle loi, un salarié qui abandonnait son poste était généralement licencié pour faute grave ou lourde par son employeur. Or, contrairement à la démission, un licenciement (même pour faute grave) n’exclut pas le salarié du bénéfice de l’assurance chômage. De nombreux salariés utilisaient donc l’abandon de poste comme un moyen détourné de quitter leur emploi tout en conservant leurs droits au chômage. Selon la même étude de la Dares, 55 % des salariés sous CDI ayant abandonné leur poste se sont inscrits à France Travail (anciennement Pôle emploi) dans les trois mois suivant leur licenciement pour faute grave ou lourde.
En clair : Avant 2023, l’abandon de poste était devenu une stratégie pour certains salariés : ne plus venir travailler, se faire licencier, puis toucher le chômage. La nouvelle loi a précisément été conçue pour mettre fin à cette pratique.
La nouvelle loi sur l’abandon de poste : la présomption de démission
Le cadre législatif
La loi n° 2022-1598 du 21 décembre 2022, portant mesures d’urgence relatives au fonctionnement du marché du travail en vue du plein emploi, a introduit un dispositif entièrement nouveau dans le Code du travail : la présomption de démission en cas d’abandon de poste (C. trav., art. L. 1237-1-1).
Ce texte est entré en vigueur le 19 avril 2023, à la suite de la publication au Journal officiel du décret d’application du 17 avril 2023 (D. n° 2023-275, 17 avr. 2023, JO 18 avr.).
L’objectif annoncé par le législateur était clair : limiter le recours des salariés à la pratique de l’abandon de poste lorsqu’ils souhaitent que leur relation de travail cesse, tout en étant indemnisés par l’assurance chômage. Les parlementaires auteurs de l’amendement ayant introduit cette mesure ont souligné que cette disposition ne s’appliquerait pas aux salariés qui quittent leur poste pour des raisons de santé ou de sécurité.
En clair : Depuis avril 2023, si vous abandonnez votre poste sans raison valable, votre employeur peut vous considérer comme démissionnaire. Vous n’aurez plus besoin d’être licencié pour que la rupture soit actée, et surtout vous ne toucherez pas le chômage.
Le principe : vous êtes présumé démissionnaire
Le mécanisme est le suivant. Désormais, le salarié qui abandonne volontairement son poste et ne reprend pas le travail après avoir été mis en demeure de justifier son absence et de reprendre son poste, dans un délai fixé par l’employeur, est présumé avoir démissionné.
C’est un renversement complet de la logique qui prévalait auparavant. Avant cette loi, l’abandon de poste ne pouvait jamais être assimilé à une démission. L’employeur n’avait d’autre choix que d’engager une procédure de licenciement pour faute. Désormais, c’est l’inverse : l’absence prolongée et injustifiée est présumée traduire une volonté de démissionner.
Exemple : Thomas est magasinier dans une entreprise de logistique depuis quatre ans. Suite à un désaccord avec son responsable, il décide de ne plus venir travailler à compter du lundi 15 janvier. Son employeur lui adresse une mise en demeure le mercredi 17 janvier, lui demandant de justifier son absence et de reprendre son poste dans un délai de 15 jours. Thomas ne répond pas et ne revient pas. À l’expiration du délai, le 1er février, Thomas est présumé démissionnaire. Son employeur constate la rupture et lui remet ses documents de fin de contrat, qui indiquent que la rupture est une démission.
Quels salariés sont concernés ?
Ce dispositif s’adresse uniquement aux salariés en contrat à durée indéterminée (CDI). Les salariés sous CDD n’ont pas la possibilité de démissionner au sens juridique du terme, et la présomption de démission ne leur est donc pas applicable.
Il convient également de noter qu’aucune procédure spécifique n’est prévue pour les salariés protégés (membres du CSE, délégués syndicaux, etc.). Il est toutefois recommandé aux employeurs d’observer la plus grande prudence à l’égard de ces salariés, compte tenu du risque de requalification de la démission présumée en licenciement sans autorisation de l’inspection du travail.
En clair : Si vous êtes en CDI, la présomption de démission s’applique. Si vous êtes en CDD, elle ne vous concerne pas. Pour les représentants du personnel, le dispositif existe en théorie, mais les employeurs doivent être très prudents dans son application.
La procédure de présomption de démission étape par étape
Les trois conditions à réunir
Un abandon de poste n’est présumé être une démission que lorsque trois conditions sont cumulativement réunies :
- Le salarié abandonne son poste de travail
- Il le fait volontairement
- Il ne reprend pas le travail après avoir été mis en demeure de justifier son absence et de reprendre son poste, dans un délai fixé par l’employeur
Si l’une de ces trois conditions fait défaut, la présomption de démission ne peut pas jouer. Par exemple, si le salarié est absent pour une raison indépendante de sa volonté (hospitalisation, accident), la condition de volontariat n’est pas remplie et l’employeur ne peut pas enclencher la procédure.
La mise en demeure de l’employeur
Lorsque l’employeur constate un abandon de poste et souhaite faire valoir la présomption de démission, il doit mettre en demeure le salarié de justifier son absence et de reprendre son poste. Cette mise en demeure doit être adressée par lettre recommandée avec avis de réception ou par lettre remise en main propre contre décharge.
En clair : L’employeur ne peut pas se contenter d’un appel téléphonique, d’un SMS ou d’un e-mail. Il doit envoyer un courrier formel, soit en recommandé, soit remis en main propre avec signature. C’est ce courrier qui déclenche le compte à rebours.
La mise en demeure doit inviter le salarié à deux choses : justifier son absence (fournir un motif légitime) et reprendre son poste dans le délai imparti. Elle doit également indiquer au salarié les conséquences de son inaction, à savoir qu’il sera présumé démissionnaire à l’expiration du délai.
On peut s’interroger sur la possibilité laissée à l’employeur de remettre la lettre en main propre, alors que le salarié est par définition absent. En pratique, la voie recommandée avec avis de réception sera le plus souvent privilégiée.
Le délai de 15 jours minimum
Le délai fixé par l’employeur dans la mise en demeure ne peut pas être inférieur à 15 jours. Ce délai commence à courir à compter de la date de présentation de la mise en demeure (C. trav., art. R. 1237-13).
Précision importante : il s’agit de 15 jours calendaires, c’est-à-dire que les week-ends et les jours fériés sont compris dans le décompte. L’employeur peut fixer un délai supérieur à 15 jours s’il le souhaite, mais il ne peut pas fixer un délai plus court.
La mise en demeure doit également indiquer que, passé ce délai, si le salarié n’a pas repris son poste, il sera présumé démissionnaire et tenu de respecter un préavis de démission.
Exemple : Sophie est assistante administrative dans un cabinet d’architecture. Elle ne se présente plus au travail depuis le 3 mars. Son employeur lui envoie une mise en demeure le 7 mars par lettre recommandée avec avis de réception. La lettre est présentée au domicile de Sophie le 8 mars. Le délai de 15 jours commence à courir le 8 mars et expire le 23 mars. Si Sophie n’a ni justifié son absence ni repris son poste le 23 mars, elle est présumée démissionnaire à cette date.
Ce qui se passe à l’expiration du délai
Plusieurs scénarios sont possibles à l’issue du délai fixé dans la mise en demeure.
Le salarié ne répond pas et ne reprend pas son poste. C’est le cas de figure le plus simple. Le salarié qui ne répond pas à la mise en demeure ou refuse de reprendre son poste est présumé avoir démissionné. La démission prend effet à la date de reprise du travail fixée par l’employeur dans la mise en demeure.
Le salarié répond qu’il ne reprendra pas le travail. Si le salarié répond à la mise en demeure mais indique qu’il ne reviendra pas, il est également considéré comme démissionnaire.
Le salarié reprend son travail mais ne justifie pas son absence. Situation intéressante : si le salarié reprend effectivement le travail dans le délai, le contrat de travail se poursuit normalement. Toutefois, l’employeur conserve la possibilité de le sanctionner pour absence injustifiée, y compris par un licenciement disciplinaire si les circonstances le justifient.
Le salarié invoque un motif légitime. Si le salarié répond à la mise en demeure en invoquant un motif légitime faisant obstacle à la présomption de démission, la procédure ne peut pas être poursuivie.
En clair : Le salarié a 15 jours (au minimum) pour réagir. S’il ne fait rien, il est considéré comme démissionnaire. S’il revient travailler, le contrat continue (mais il peut être sanctionné). S’il invoque une raison valable, l’employeur ne peut pas le considérer comme démissionnaire.
Les motifs légitimes qui font obstacle à la présomption de démission
Une liste non exhaustive
Le salarié peut se prévaloir auprès de l’employeur d’un motif légitime de nature à faire obstacle à la présomption de démission. Le Code du travail et le décret d’application précisent plusieurs catégories de motifs, mais la liste n’est pas exhaustive, ce qui laisse une marge d’appréciation au juge en cas de contestation.
Les raisons médicales
Le salarié qui s’absente pour des raisons médicales ne peut pas être considéré comme ayant abandonné volontairement son poste. Un arrêt maladie, une hospitalisation, un accident, une incapacité temporaire constituent des motifs légitimes d’absence. Il est toutefois essentiel que le salarié transmette son justificatif médical dans les délais habituels (en principe, dans les 48 heures suivant le début de l’arrêt).
Exemple : Julien, commercial dans une entreprise de services informatiques, ne se présente plus au travail depuis une semaine. Son employeur lui envoie une mise en demeure. Julien répond en produisant un certificat médical attestant qu’il a été hospitalisé en urgence pour une appendicite. Son absence étant justifiée par des raisons médicales, la présomption de démission ne peut pas jouer.
L’exercice du droit de retrait
Le salarié qui exerce son droit de retrait face à une situation de danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé (C. trav., art. L. 4131-1) n’est pas en situation d’abandon de poste. L’exercice de ce droit constitue un motif légitime d’absence.
En clair : Si vous quittez votre poste parce que vous estimez que votre vie ou votre santé est en danger immédiat (machine défectueuse, émanations toxiques, risque d’effondrement), votre employeur ne peut pas vous considérer comme démissionnaire, même si vous ne revenez pas tant que le danger persiste.
L’exercice du droit de grève
Le droit de grève est un droit constitutionnellement garanti (C. trav., art. L. 2511-1). Le salarié qui exerce son droit de grève en cessant le travail ne peut pas être considéré comme ayant abandonné son poste. L’employeur ne peut donc pas enclencher la procédure de présomption de démission à l’encontre d’un gréviste.
Le refus d’exécuter une instruction contraire à la réglementation
Le salarié qui refuse d’exécuter un ordre de son employeur contraire à la loi ou à la réglementation en vigueur dispose d’un motif légitime. Par exemple, un salarié à qui l’on demande de conduire un véhicule sans permis, de manipuler des produits dangereux sans équipement de protection, ou de falsifier des documents comptables peut refuser sans que ce refus puisse être assimilé à un abandon de poste.
La modification du contrat de travail à l’initiative de l’employeur
Lorsque l’employeur modifie unilatéralement un élément essentiel du contrat de travail (rémunération, qualification, lieu de travail avec changement de secteur géographique, durée du travail), le salarié a le droit de refuser cette modification. Si, à la suite de ce refus, le salarié cesse de se rendre au travail, il ne peut pas être présumé démissionnaire. Son absence est la conséquence directe du comportement fautif de l’employeur.
Exemple : Marine est comptable dans une PME à Lyon. Son employeur lui annonce qu’elle est mutée à Marseille, sans clause de mobilité dans son contrat et sans son accord. Marine refuse la mutation et ne se présente pas sur le nouveau site. L’employeur lui envoie une mise en demeure. Marine répond en invoquant la modification unilatérale de son contrat de travail. C’est un motif légitime : la présomption de démission ne peut pas jouer.
Comment invoquer un motif légitime ?
Le salarié qui reçoit une mise en demeure et souhaite invoquer un motif légitime doit le faire en réponse à cette mise en demeure. Il doit indiquer clairement le motif qu’il invoque. Dans ce cas, la procédure permettant de présumer d’une démission ne doit pas être poursuivie par l’employeur.
Il est vivement recommandé de répondre par écrit (courrier recommandé ou e-mail avec accusé de réception) et de conserver la preuve de cette réponse. En effet, en cas de litige ultérieur devant le conseil de prud’hommes, c’est au salarié de démontrer qu’il a bien invoqué un motif légitime en temps utile.
En clair : Si vous recevez une mise en demeure et que votre absence est justifiée, ne restez pas silencieux. Répondez par écrit en expliquant précisément la raison de votre absence. C’est la meilleure façon de vous protéger.
Les conséquences de la présomption de démission
Pas d’allocations chômage
C’est la conséquence la plus redoutée et c’est précisément l’objectif poursuivi par le législateur. Le salarié présumé démissionnaire est traité exactement comme un salarié qui a volontairement démissionné. Or, en principe, la démission n’ouvre pas droit aux allocations chômage. L’employeur peut d’ailleurs indiquer dans la mise en demeure que, dans ce cas de figure, le salarié n’aura pas droit aux allocations chômage.
En clair : Si vous êtes présumé démissionnaire après un abandon de poste, France Travail ne vous versera pas d’allocations chômage. C’est la différence fondamentale avec l’ancien système où l’abandon de poste menait à un licenciement pour faute et permettait de toucher le chômage.
Il convient toutefois de nuancer. Certains cas de démissions sont considérés par l’assurance chômage comme “légitimes” et permettent au salarié d’être indemnisé. Par exemple, la démission pour suivre son conjoint muté géographiquement, ou encore la démission dans le cadre d’un projet de reconversion professionnelle sous certaines conditions. Si le salarié présumé démissionnaire entre dans l’un de ces cas de figure, il pourrait conserver son droit aux allocations.
L’obligation de respecter un préavis
Le salarié présumé démissionnaire est tenu de respecter un préavis de démission, dans les mêmes conditions que pour une démission classique. La durée du préavis est celle prévue par la convention collective applicable, le contrat de travail, ou à défaut par les usages.
Néanmoins, en application des règles de droit commun, l’employeur peut décider de dispenser le salarié de l’exécution du préavis. Les deux parties peuvent également convenir ensemble qu’aucun préavis ne sera effectué.
Le cas échéant, le préavis débute à la date limite fixée par l’employeur pour la reprise du travail. Ce jour est précisé dans la mise en demeure. Rappelons que le salarié présumé démissionnaire n’a pas droit à l’allocation d’assurance chômage.
Exemple : Pierre est technicien de maintenance. Sa convention collective prévoit un préavis de deux mois pour les techniciens. Pierre est présumé démissionnaire le 1er mars après expiration du délai de la mise en demeure. En principe, il doit effectuer son préavis du 1er mars au 30 avril. Toutefois, son employeur décide de le dispenser du préavis. Pierre cesse définitivement de faire partie des effectifs le 1er mars.
Les documents de fin de contrat
Comme pour toute démission, l’employeur doit remettre au salarié présumé démissionnaire ses documents de fin de contrat : le certificat de travail, le reçu pour solde de tout compte et l’attestation d’assurance chômage. Ces documents doivent indiquer que la rupture du contrat de travail est une démission.
Le reçu de solde de tout compte mentionnera l’indemnité compensatrice de congés payés dus au salarié. En effet, les congés acquis et non pris restent un droit du salarié, quelle que soit la cause de la rupture.
En clair : Même en cas de démission présumée, vous avez droit à certains paiements : le solde de votre salaire jusqu’à la date de rupture, l’indemnité compensatrice de congés payés pour les jours non pris, et éventuellement d’autres sommes contractuelles. En revanche, vous ne bénéficiez pas d’une indemnité de licenciement, puisque la rupture est qualifiée de démission.
Abandon de poste et licenciement pour faute : l’employeur a-t-il le choix ?
La question de l’exclusivité de la présomption de démission
L’une des questions les plus débattues depuis l’entrée en vigueur de la loi est celle de savoir si la procédure de présomption de démission est exclusive, c’est-à-dire si elle s’impose à l’employeur, ou si celui-ci conserve le choix entre cette procédure et un licenciement pour faute.
Lors de la publication du décret du 17 avril 2023, le ministère du Travail avait publié un questions-réponses sur son site internet. Dans celui-ci, le ministère indiquait que face à un abandon de poste, l’employeur qui souhaitait mettre fin à la relation de travail n’avait plus vocation à engager une procédure de licenciement pour faute, mais devait mettre en oeuvre la procédure de présomption de démission.
Cette position du ministère a soulevé de nombreuses questions, notamment sur son fondement juridique. Le questions-réponses a d’ailleurs été retiré du site internet du ministère du Travail fin mai 2023.
Les recours devant le Conseil d’État
Le décret du 17 avril 2023 sur la mise en oeuvre de la présomption de démission en cas d’abandon de poste volontaire du salarié a fait l’objet de plusieurs recours devant le Conseil d’État de la part d’organisations syndicales et d’une association. Ces recours soulèvent notamment la question de l’exclusivité de la présomption de démission, et de l’impossibilité de licencier pour faute lorsque l’employeur constate que le salarié a abandonné volontairement son poste de travail.
En clair : La question est la suivante : face à un salarié qui abandonne son poste, l’employeur est-il obligé de mettre en oeuvre la procédure de présomption de démission, ou peut-il encore choisir de le licencier pour faute ? Le débat n’est pas totalement tranché. À la lecture du texte, il semble possible de licencier un salarié en abandon de poste pour faute grave, le texte ne l’excluant pas. La procédure de présomption de démission est d’ailleurs présentée comme une simple possibilité pour l’employeur.
En effet, selon l’article R. 1237-13 du Code du travail, l’employeur qui constate que le salarié a abandonné son poste et entend faire valoir la présomption de démission “le met en demeure” de justifier son absence. La formulation suggère que c’est une faculté et non une obligation.
Les enjeux pratiques pour les employeurs
Le choix entre la présomption de démission et le licenciement pour faute a des conséquences pratiques significatives pour l’employeur.
Avec la présomption de démission, l’employeur n’a pas à payer d’indemnité de licenciement, puisque la rupture est qualifiée de démission. Le salarié doit en outre respecter son préavis (ou l’employeur peut l’en dispenser). Mais l’employeur prend le risque que le salarié conteste cette qualification devant le conseil de prud’hommes.
Avec le licenciement pour faute grave, l’employeur doit suivre la procédure disciplinaire classique (convocation à entretien préalable, notification du licenciement). Il n’a pas à verser d’indemnité de licenciement en cas de faute grave, mais le salarié conserve ses droits aux allocations chômage. Le licenciement peut être contesté, mais la procédure est bien rodée et la jurisprudence abondante.
En clair : Chaque option a ses avantages et ses inconvénients pour l’employeur. La présomption de démission évite de verser des allocations chômage au salarié (ce qui n’est pas un coût direct pour l’employeur, mais peut être un argument dans la négociation). Le licenciement pour faute reste une voie plus classique et juridiquement plus sûre.
Comment contester une présomption de démission ?
La saisine du conseil de prud’hommes
Le salarié qui conteste la rupture de son contrat de travail sur le fondement de la présomption de démission peut saisir le conseil de prud’hommes. L’affaire est alors directement portée devant le bureau de jugement (et non devant le bureau de conciliation), qui se prononce sur la nature de la rupture et les conséquences associées.
Le bureau de jugement doit statuer au fond dans un délai d’un mois à compter de sa saisine (C. trav., art. L. 1237-1-1). Ce délai, bien que théorique au regard des délais habituels des conseils de prud’hommes, traduit la volonté du législateur de garantir un traitement rapide de ces litiges.
En clair : Si votre employeur vous a considéré comme démissionnaire après un abandon de poste et que vous contestez cette qualification, vous pouvez saisir le conseil de prud’hommes. Le juge examinera si les conditions de la présomption étaient bien réunies et si votre absence n’était pas justifiée par un motif légitime.
Les arguments du salarié
Devant le conseil de prud’hommes, le salarié peut invoquer plusieurs types d’arguments pour contester la présomption de démission :
- L’irrégularité de la mise en demeure. Si l’employeur n’a pas respecté les formes requises (pas de lettre recommandée ou de remise en main propre, délai inférieur à 15 jours, contenu incomplet), la procédure est viciée.
- L’existence d’un motif légitime. Le salarié peut démontrer que son absence était justifiée par l’un des motifs légitimes prévus par le texte ou par tout autre motif considéré comme légitime par le juge.
- L’absence de caractère volontaire. Le salarié peut établir que son absence n’était pas volontaire (maladie non encore diagnostiquée, situation de force majeure, incapacité de communiquer).
- Un manquement préalable de l’employeur. Si l’absence du salarié fait suite à un manquement grave de l’employeur (harcèlement moral, non-paiement du salaire, modification unilatérale du contrat), ce contexte peut remettre en cause la qualification de démission.
Les conséquences d’une contestation réussie
Si le juge estime que les conditions de la présomption de démission n’étaient pas réunies, la rupture pourra être requalifiée en licenciement sans cause réelle et sérieuse. Le salarié pourra alors prétendre aux indemnités habituelles : indemnité de licenciement, indemnité compensatrice de préavis, dommages-intérêts pour licenciement abusif (dans la limite du barème Macron), et surtout rétablissement de ses droits aux allocations chômage.
Exemple : Nadia est secrétaire médicale. Son employeur ne lui a pas versé son salaire depuis deux mois. Épuisée et découragée, elle cesse de venir travailler. Son employeur lui envoie une mise en demeure et la considère comme démissionnaire. Nadia saisit le conseil de prud’hommes en faisant valoir que son absence était la conséquence directe du non-paiement de son salaire. Si le juge lui donne raison, la rupture pourra être requalifiée en licenciement sans cause réelle et sérieuse, et Nadia pourra obtenir des indemnités.
Guide pratique : abandon de poste en CDI
Ce qu’il faut savoir avant de quitter votre poste
Si vous envisagez un abandon de poste en CDI, voici les conséquences concrètes auxquelles vous vous exposez depuis la nouvelle loi :
- Vous serez présumé démissionnaire après l’expiration du délai de la mise en demeure
- Vous ne toucherez pas les allocations chômage (sauf cas de démission légitime)
- Vous devrez respecter votre préavis de démission (sauf dispense de l’employeur)
- Vos documents de fin de contrat mentionneront une démission
- Vous ne percevrez pas d’indemnité de licenciement
En clair : L’abandon de poste en CDI n’est plus du tout une “bonne stratégie” pour quitter son emploi. Les conséquences financières sont lourdes : pas de chômage, pas d’indemnité de licenciement. Si vous souhaitez quitter votre emploi, d’autres options sont juridiquement plus protectrices.
Les alternatives à l’abandon de poste
Plutôt que de recourir à un abandon de poste, plusieurs options s’offrent au salarié qui souhaite quitter son emploi :
La rupture conventionnelle. C’est souvent la meilleure solution. Vous négociez avec votre employeur les conditions de votre départ. Vous percevez une indemnité de rupture (au moins égale à l’indemnité légale de licenciement) et vous conservez vos droits aux allocations chômage. Le seul inconvénient : il faut l’accord de votre employeur.
La démission. Si vous avez un autre projet professionnel, la démission est un acte clair et assumé. Vous ne toucherez pas le chômage (sauf démission légitime), mais vous conserverez la maîtrise de votre situation. Après cinq ans d’activité continue, vous pouvez démissionner pour un projet de reconversion professionnelle et bénéficier du chômage sous certaines conditions.
La prise d’acte de la rupture. Si votre employeur commet des manquements graves (non-paiement du salaire, harcèlement, modification unilatérale du contrat), vous pouvez prendre acte de la rupture de votre contrat aux torts de l’employeur. La rupture est immédiate, et si le juge vous donne raison, elle produit les effets d’un licenciement sans cause réelle et sérieuse. Attention toutefois : si le juge estime que les manquements ne sont pas suffisamment graves, la prise d’acte sera requalifiée en démission.
La résiliation judiciaire. Si vous voulez faire constater les fautes de votre employeur sans prendre le risque de quitter votre poste, vous pouvez demander au conseil de prud’hommes de résilier votre contrat. Le grand avantage de cette procédure est que vous continuez à travailler et à être payé pendant toute la durée du procès.
En clair : L’abandon de poste est désormais la pire option pour quitter son emploi. La rupture conventionnelle, la prise d’acte ou la résiliation judiciaire sont des alternatives qui protègent bien mieux vos droits.
L’abandon de poste en CDD : un régime différent
La présomption de démission ne s’applique pas
Comme indiqué précédemment, la présomption de démission ne concerne que les salariés en CDI. Les salariés sous CDD ne sont pas concernés par ce dispositif, car la notion de démission n’existe pas dans le cadre d’un CDD.
En CDD, le salarié ne peut rompre le contrat avant son terme que dans des cas limitativement énumérés par la loi : accord des parties, faute grave de l’employeur, embauche en CDI, force majeure, ou inaptitude.
Les conséquences de l’abandon de poste en CDD
Si un salarié en CDD abandonne son poste, l’employeur conserve ses options habituelles. Il peut engager une procédure disciplinaire pouvant aboutir à un licenciement pour faute grave. L’employeur peut également demander au salarié des dommages-intérêts pour rupture anticipée fautive du CDD.
Exemple : Karim est en CDD de six mois comme saisonnier dans un hôtel. Il décide de ne plus venir travailler au bout de trois mois. Son employeur ne peut pas le considérer comme démissionnaire (la présomption de démission ne s’applique pas au CDD). En revanche, il peut le licencier pour faute grave et éventuellement lui réclamer des dommages-intérêts pour la désorganisation causée par son départ anticipé.
Combien de temps dure la procédure d’abandon de poste ?
Le calendrier type
Voici les étapes chronologiques de la procédure de présomption de démission :
- Jour J : Le salarié cesse de se présenter au travail sans justification.
- J + quelques jours : L’employeur constate l’absence et décide d’enclencher la procédure. Il prépare la mise en demeure.
- Envoi de la mise en demeure : L’employeur adresse au salarié une lettre recommandée avec avis de réception lui demandant de justifier son absence et de reprendre son poste dans un délai minimum de 15 jours.
- Date de présentation : Le délai de 15 jours calendaires commence à courir à compter de la date de présentation de la lettre recommandée.
- Expiration du délai (J + 15 jours minimum à compter de la présentation) : Si le salarié n’a ni justifié son absence ni repris son poste, il est présumé démissionnaire à cette date.
- Remise des documents de fin de contrat : L’employeur établit les documents de fin de contrat (certificat de travail, reçu pour solde de tout compte, attestation France Travail) indiquant une démission.
En pratique, entre le premier jour d’absence et la constatation de la démission présumée, il faut compter un minimum de trois semaines environ, selon la rapidité de l’employeur et les délais postaux.
En clair : La procédure est relativement rapide. Comptez environ trois à quatre semaines entre le début de l’absence et la constatation de la démission présumée. C’est beaucoup plus rapide qu’un licenciement pour faute, qui peut prendre plusieurs semaines avec l’entretien préalable et les délais de notification.
Récapitulatif : ce que change la nouvelle loi
La réforme de 2022-2023 a profondément modifié les conséquences de l’abandon de poste. Voici les principaux changements :
- Avant la loi : L’abandon de poste menait à un licenciement pour faute grave ou lourde. Le salarié licencié pouvait s’inscrire à France Travail et percevoir les allocations chômage.
- Depuis la loi : L’abandon de poste peut désormais mener à une présomption de démission. Le salarié présumé démissionnaire ne peut pas, en principe, percevoir les allocations chômage.
- La procédure : L’employeur doit envoyer une mise en demeure par lettre recommandée, avec un délai minimum de 15 jours calendaires.
- Les motifs légitimes : Le salarié peut invoquer des raisons médicales, l’exercice du droit de retrait, du droit de grève, le refus d’une instruction illégale, ou une modification unilatérale du contrat.
- La contestation : Le salarié peut saisir le conseil de prud’hommes, qui doit statuer dans un délai d’un mois.
- Le champ d’application : CDI uniquement (pas les CDD).
FAQ : toutes vos questions sur l’abandon de poste
Puis-je toucher le chômage après un abandon de poste ?
En principe, non. Depuis la loi du 21 décembre 2022, le salarié en CDI qui abandonne son poste est présumé démissionnaire. Or, la démission n’ouvre pas droit aux allocations chômage, sauf dans les cas de démission dite “légitime” (suivi du conjoint muté, projet de reconversion professionnelle sous certaines conditions, etc.). Si vous êtes en CDD, la présomption de démission ne s’applique pas, mais les conséquences varient selon les circonstances de votre départ.
Combien de temps dure un abandon de poste ?
Il n’y a pas de durée minimale d’absence requise pour que l’employeur enclenche la procédure de présomption de démission. Dès le premier jour d’absence injustifiée, l’employeur peut décider d’envoyer la mise en demeure. Ensuite, le délai minimum de la mise en demeure est de 15 jours calendaires à compter de sa date de présentation. En pratique, entre le premier jour d’absence et la constatation de la démission présumée, comptez un minimum d’environ trois semaines.
Comment se passe un abandon de poste concrètement ?
Le salarié cesse de se présenter au travail. L’employeur constate l’absence et lui adresse une mise en demeure par lettre recommandée avec avis de réception, lui demandant de justifier son absence et de reprendre son poste dans un délai d’au moins 15 jours. Si le salarié ne répond pas ou ne reprend pas son poste à l’expiration du délai, il est présumé démissionnaire. L’employeur lui remet alors ses documents de fin de contrat mentionnant une démission.
Que risque-t-on en cas d’abandon de poste ?
Les risques sont désormais significatifs : vous serez présumé démissionnaire (plus de licenciement pour faute), vous perdrez vos droits aux allocations chômage, vous devrez respecter votre préavis de démission, et vos documents de fin de contrat mentionneront une démission. Votre réputation professionnelle peut également être affectée. Si vous contestez la présomption devant le conseil de prud’hommes et que vous perdez, vous n’obtiendrez aucune indemnité.
L’abandon de poste est-il possible en CDD ?
Oui, un salarié en CDD peut matériellement abandonner son poste. Mais la présomption de démission ne s’applique pas au CDD. L’employeur conserve la possibilité de le licencier pour faute grave et de lui réclamer des dommages-intérêts. Le salarié en CDD qui abandonne son poste s’expose donc à d’autres conséquences, différentes de celles du CDI.
Mon employeur peut-il encore me licencier pour abandon de poste ?
La question n’est pas totalement tranchée. Le texte ne semble pas exclure la possibilité pour l’employeur de recourir au licenciement pour faute plutôt qu’à la présomption de démission. La procédure de présomption de démission est présentée comme une faculté pour l’employeur. Des recours devant le Conseil d’État sont en cours sur ce point. En pratique, l’employeur pourrait donc encore avoir le choix entre les deux procédures.
Quel est le délai de la mise en demeure ?
Le délai minimum est de 15 jours calendaires (week-ends et jours fériés compris). Ce délai court à compter de la date de présentation de la lettre recommandée avec avis de réception. L’employeur peut fixer un délai supérieur, mais jamais inférieur à 15 jours.
Quels motifs légitimes permettent de bloquer la présomption de démission ?
Plusieurs motifs sont expressément prévus : les raisons médicales, l’exercice du droit de retrait, l’exercice du droit de grève, le refus d’exécuter une instruction contraire à la réglementation, et la modification du contrat de travail à l’initiative de l’employeur. Cette liste n’est pas exhaustive : d’autres motifs pourraient être reconnus par les juges au cas par cas.
Dois-je effectuer un préavis si je suis présumé démissionnaire ?
Oui, en principe. Le salarié présumé démissionnaire est tenu de respecter le préavis de démission prévu par sa convention collective ou son contrat de travail. L’employeur peut toutefois décider de vous en dispenser. Si vous n’effectuez pas votre préavis sans dispense, l’employeur pourrait vous réclamer une indemnité compensatrice de préavis.
Comment contester une présomption de démission ?
Vous devez saisir le conseil de prud’hommes. L’affaire est portée directement devant le bureau de jugement, qui doit statuer dans un délai d’un mois. Vous pouvez invoquer l’irrégularité de la procédure (mise en demeure non conforme, délai insuffisant), l’existence d’un motif légitime, ou le caractère involontaire de votre absence. Si le juge vous donne raison, la rupture pourra être requalifiée en licenciement sans cause réelle et sérieuse.
La présomption de démission s’applique-t-elle aux salariés protégés ?
Le texte ne prévoit aucune exclusion pour les salariés protégés. En théorie, la présomption de démission pourrait donc s’appliquer. Toutefois, compte tenu du statut protecteur de ces salariés et des risques de requalification, il est recommandé aux employeurs d’observer une grande prudence et de ne pas utiliser ce dispositif à l’encontre de représentants du personnel sans avoir préalablement consulté un avocat.
Que se passe-t-il si je reprends mon poste dans le délai ?
Si vous reprenez votre poste dans le délai fixé par la mise en demeure, le contrat de travail se poursuit normalement. La présomption de démission ne joue pas. Toutefois, votre employeur conserve la possibilité de vous sanctionner pour l’absence injustifiée, y compris par un avertissement, une mise à pied disciplinaire, voire un licenciement pour faute si les circonstances le justifient.
La nouvelle loi sur l’abandon de poste est-elle rétroactive ?
Non. Le dispositif de présomption de démission est entré en vigueur le 19 avril 2023. Il ne s’applique qu’aux situations d’abandon de poste survenues à compter de cette date. Les abandons de poste antérieurs continuent de relever de l’ancien régime (licenciement pour faute).
Vous avez des questions sur l’abandon de poste ou la présomption de démission ?
La réforme de l’abandon de poste a considérablement modifié l’équilibre entre les droits du salarié et les pouvoirs de l’employeur. Que vous soyez un salarié confronté à une mise en demeure de votre employeur, ou que vous envisagiez de quitter votre poste, il est essentiel de connaître précisément vos droits et les risques auxquels vous vous exposez.
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